sumiadiy

Verte par Marie Desplechin

Verte par Marie Desplechin

Le livre

À onze ans, la petite Verte ne montre toujours aucun talent pour la sorcellerie. Pire que cela, elle dit qu’elle veut être quelqu’un de normal et se marier. Elle semble aussi s’intéresser aux garçons de sa classe et ne cache pas son dégoût lorsqu’elle voit mijoter un brouet destiné à empoisonner le chien des voisins.

Sa mère, Ursule, est consternée. C’est si important pour une sorcière de transmettre le métier à sa fille. En dernier ressort, elle décide de confier Verte une journée par semaine à sa grand-mère, Anastabotte. Puisqu’elles ont l’air de si bien s’entendre.

Dès la première séance, les résultats sont excellents. On peut même dire qu’ils dépassent les espérances d’Ursule. Un peu trop, peut-être.

Ce livre a obtenu le prix du Livre le plus drôle de l’année décerné par la ville de Beaugency en 1997, le prixTam-Tam/J’aime lire décerné par le Salon de Montreuil en 1997, le prix Graines de Lecteurs décerné par la ville de Billière en 1998,et le prix 1000 Jeunes Lecteurs en 1998.

Retrouvez la suite des aventures de Verte dans Pome.

L’auteure

Marie Desplechin est née à Roubaix en 1959. Elle a trois enfants et vit à Paris. Elle a fait des études de lettres et de journalisme et a toujours rêvé d’être écrivain. Avant de se consacrer à l’écriture, elle a travaillé en free-lance pour des agences de communication. Pour les adultes, elle a publié plusieurs recueils de nouvelles, des romans, Sans moi et Dragons, un texte à quatre mains avec LydieViolet, La vie sauve (prix Médicis essai 2005), et deux récits, Le sac à main et Une photo. Elle travaille également comme journaliste dans différents magazines.

Marie Desplechin

Verte

Médium

l’école des loisirs

11, rue de Sèvres, Paris 6e

Pour Mado

et pour Lucie

I

CE QU’EN DISAIT URSULE (La voix d’une mère)

1

Sur terre, tout le monde a le droit de se plaindre. Les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les animaux eux-mêmes se plaignent. De l’excès d’amour, de l’absence d’amour, de la famille, de la solitude, du travail, de l’ennui, du temps qui passe, du temps qu’il fait… Le monde râle, c’est ainsi.

Parmi toutes les espèces, il en existe une pourtant qui n’a pas le droit de se plaindre. Une seule. L’espèce des mères. À la rigueur, elles peuvent se mettre en colère. Mais pas gémir, c’est mal vu. Pourquoi ? Parce que grâce, à leurs enfants, les mères baignent dans un océan de bonheur. C’est connu.

Quelle hypocrisie ! Moi qui suis une mère, je le dis tout net : ces derniers temps, ma fille me met les nerfs en pelote. Elle me rend chèvre. Elle me fatigue.

J’ignore comment les choses se passent dans les familles normales. Elles ressemblent probablement à ce qui se passe chez nous. J’entends chez les sorcières. Sorcières : je n’aime pas le mot. Il sent le château fort et le bûcher, le bonnet pointu et le manche à balai, j’en passe et des meilleures. Tout un folklore désuet qui date du Moyen Âge.

Moi, de ma vie, je n’ai jamais porté de chapeau, et encore moins de chapeau pointu. Pointu pour pointu, je préfère les escarpins à très hauts talons. Quant au balai volant, laissez-moi rire. Lorsque je veux voler, je prends l’avion comme tout le monde.

D’ailleurs, toute sorcière que je sois, personne ne pourrait me reconnaître, à la porte de l’école, dans le petit tas de mères qui poireautent en attendant la sortie des classes. Je ressemble à Madame N’importe Qui. Enfin, je crois… Je n’ai jamais vérifié : je n’attends pas ma fille à la sortie des classes.

Faire comme les autres, ce n’est pas mon genre. Je suis vraiment différente. Je peux vraiment faire un tas de choses dont le commun des mères n’a même pas idée. Faire pleuvoir ou faire neiger. Donner la varicelle et le coryza. Transformer un chien en tabouret. Me faire livrer par le supermarché sans passer de commande. M’abonner au câble sans payer. Et je n’évoque pas les pouvoirs très extraordinaires, tellement extraordinaires qu’il est interdit d’en parler.

Tout cela ne m’est pas venu tout seul. Pour devenir sorcière, il ne suffit pas d’avoir un don. Il faut se donner du mal. Là comme ailleurs, le vrai secret, c’est le travail. Les jeunes sorcières doivent apprendre, lire et relire sans fin les manuels et s’exercer sous la direction d’une ancienne. Moi, par exemple, j’ai tout appris de ma mère. Elle m’a entraînée, elle a corrigé mes erreurs, elle a mesuré mes progrès. C’est grâce à elle que je suis devenue ce que je suis : une sacrée bonne professionnelle. Quand je décide d’être juste et sincère, je reconnais que je lui dois beaucoup.

Lorsque j’ai été mère à mon tour, je me suis réjouie de pouvoir passer le relais à ma fille. Rien n’est plus beau que de façonner un jeune être à son image.

Il faut savoir que chez nous le don se transmet de mère en fille, exclusivement. Il paraît qu’il existe des sorciers, mais j’en doute. Pour ma part, en tout cas, je ne connais pas de sorcier vivant. Il m’est bien arrivé de rencontrer quelques vieux magiciens foireux, reconvertis dans la prestidigitation. Mais de véritable sorcier, non. Je ne crois pas que les hommes aient beaucoup à voir avec la sorcellerie.

De plus, les sorcières ne peuvent passer leur pouvoir qu’à l’aînée de leurs filles. Voilà pourquoi la plupart d’entre nous se contentent de donner le jour à une seule gamine. C’est bien assez de souci. Franchement, quand on n’aime pas beaucoup les enfants, pourquoi s’encombrer de toute une tripotée de braillards sans le moindre avenir dans la profession ?

J’ai donc donné le jour à une fille. Son père, un certain Gérard si j’ai bonne mémoire, avait décidé de l’appeler Rose. Rose… On fait difficilement plus tarte.

Mais je n’entendais pas obéir aux caprices de ce monsieur, si charmant qu’il soit dans mon souvenir. Peu importe ce qu’il a bredouillé à la mairie : du fond de mon lit, j’avais ensorcelé l’employé de l’état civil. Ma fille a donc été enregistrée sous le joli nom de Verte, autrement plus seyant pour une future sorcière que celui de Rose.

Je ne sais pas si c’est cette histoire de prénom qui a vexé le papa. Toujours est-il que, rapidement, nous ne l’avons plus revu. Bon, j’avoue que je ne lui ai pas facilité les choses. Verte avait juste quelques semaines quand j’ai déménagé sans lui laisser d’adresse.

Il nous a cherchées longtemps. Nous l’avons croisé, dans la ville, errant entre les squares, les écoles et les bibliothèques municipales. Lorsque je le voyais approcher, je nous environnais, Verte et moi, d’un brouillard opaque qui nous rendait invisibles à ses yeux. Nous aurions pu nous cogner contre lui sur le trottoir, il ne nous aurait pas remarquées. Pauvre Gérard. Quelquefois je me dis qu’il nous cherche toujours.

J’ai attendu des années que se révèle devant moi le talent deVerte. Il faut du temps pour que le pouvoir vienne aux sorcières. Dans leur enfance, elles sont pareilles à toutes les autres petites filles : elles ressemblent à des petits canaris, des petits écureuils, des petits papillons rieurs, décidés et colériques. Maternelle, école primaire, anniversaires d’enfants, cours de danse : les petites sorcières grandissent dans l’ignorance de leur condition. Puis un beau matin, un de ces matins où elles sont de très mauvaise humeur, elles font voler leur cartable à travers leur chambre, elles font se faner les bouquets aux devantures des fleuristes, elles donnent la jaunisse à leurs voisins de classe. La sorcellerie leur vient sans même qu’elles s’en rendent compte. Elles s’étonnent elles-mêmes des calamités qu’elles déclenchent sur leur passage. Ce jour-là, il est temps : il faut les mettre au travail sans tarder. Le mercredi après-midi, les cours de danse cèdent la place aux cours de sorcellerie. Et au bout du compte, la petite fille devient jeune sorcière.

Voilà le destin tout tracé qui attendait ma petite Verte. Je la regardais grandir, attentive au moindre signe surnaturel. Mais quand elle a atteint ses dix ans, elle était toujours d’une normalité déprimante. Jolie fille, bonne élève, brave camarade, rigolote, soigneuse et gentille. J’attendais encore qu’elle fasse voler les meubles dans l’appartement quand je me suis rendu compte que le seul grand changement qui affectait sa vie était qu’elle regardait les garçons d’un œil à la fois moqueur et intéressé.

– Qu’est-ce que tu trouves à ce grand crétin dont tu parles sans cesse ? lui ai-je demandé un soir, alors que nous buvions à petites gorgées une tisane brûlante et parfumée.

Elle a regardé le plafond d’un air rêveur. Elle a soupiré.

– Soufi ? Toutes les filles de l’école en sont amoureuses, c’est clair.

– Mais toi, ma pauvre fille, ai-je insisté, complètement atterrée. Toi, tu en es amoureuse ?

Elle a souri, avec des yeux charmeurs, à demi clos et voilés de cils.

– Je ne sais pas… En tout cas, tout le monde dit qu’il est amoureux de moi.

Pas de doute : cette coquine roucoulait. Un étourneau écervelé : voilà ce que l’âge avait fait de ma seule héritière. Après tout ce que j’avais fait pour elle, moi qui lui avais consacré les plus belles années de ma vie. J’étais déçue. Pas désespérée, mais déçue, ça oui.

2

– Bonsoir Ursule, a fait ma mère quelques jours plus tard, au téléphone. Tu as une drôle de voix. Il y a quelque chose qui ne va pas ?

Anastabotte, ma mère. Elle a le génie pour m’appeler quand je suis hors de moi. On dirait qu’elle choisit le moment où elle est sûre de me déranger.

– Exactement, il y a quelque chose qui ne va pas. Verte ne montre aucun signe de sorcellerie. Je me demande si c’est par sottise ou par paresse. En revanche, elle s’est découvert une nouvelle distraction : les garçons de sa classe. Il n’y a plus que cela qui l’intéresse. Elle devient si ennuyeuse et si commune que je me demande si elle est bien ma fille.

– Ne t’énerve pas, ma grande, a dit Anastabotte.

Bien dit. Elle m’énervait tellement que je crevais d’envie de lui raccrocher au nez.

– Ta fille traverse sans doute un moment difficile. Il n’est pas toujours simple d’avoir douze ans…

– Elle a onze ans, pas douze ! ai-je hurlé dans le combiné.

– Ça ne change rien. Onze, douze, quatorze : c’est une période compliquée où les jeunes doivent trouver leur personnalité et tu dois savoir que…

– Mais enfin, personne ne lui demande de se trouver une personnalité. J’en ai une toute prête pour elle ! Une personnalité de sorcière, figure-toi.

– Ne sois pas si pressée, ma fille. Les enfants ne font pas toujours ce qu’on attend d’eux au moment où on le souhaite. Et puis Verte n’est encore qu’une petite fille…

– Ma fille n’est pas n’importe quelle petite fille ! Elle n’a jamais porté de robe, de rubans, ni de couettes. Je ne lui ai jamais offert de Barbie, ni même de poupées. Je l’ai élevée pour qu’elle devienne une honnête sorcière, gentille avec sa mère et sérieuse au boulot. Pas une petite bonne femme chichiteuse…

– Diable, diable, a dit ma mère, calme-toi, Ursule. Ce n’est pas si grave.

– Comment ça, pas si grave ? Ma fille est en train de devenir une idiote prétentieuse et tu trouves que ce n’est pas grave ?

– Ça suffit maintenant, a tranché Anastabotte. Si la situation est pénible à ce point, confie-moi Verte une journée par semaine. J’ai bien réussi à t’apprendre l’essentiel et Dieu sait que ça n’a pas été facile. Je peux tenter ma chance avec ma petite-fille.

– D’accord, ai-je grommelé, passe la chercher mercredi. Et arrête d’invoquer Dieu à n’importe quelle occasion. Ça me rend nerveuse.

J’ai raccroché. Je me sentais à la fois mal à l’aise et soulagée. L’idée de ma mère et de ma fille complotant dans mon dos à longueur de mercredis n’était pas de nature à me faire plaisir. Mais d’autre part la certitude d’être débarrassée de l’une et de l’autre quelques heures par semaine avait quelque chose d’agréable.

À choisir, je préférais savoir ma fille avec ma mère que de l’avoir dans les pattes. Elle avait pris la déplorable habitude d’arborer un air maussade dès le réveil et de le garder vissé sur la figure tout au long de la journée. À croire qu’elle s’ennuyait ferme en ma compagnie.

– Mais enfin, Verte, qu’est-ce que tu as ? Tu n’es pas bien avec moi ?

– Si, Maman, je suis bien.

– Tu t’ennuies ?

– Non, je te dis. Ne t’inquiète pas.

Elle mentait si fort qu’elle m’écœurait.

– Je ne m’inquiète pas. Je te demande, c’est tout.

À l’air maussade succédait un sourire dégoulinant de pitié, comme si elle craignait de me faire de la peine. Quelle insolence. Ma fille me considérait désormais comme une espèce de vieux pompon auquel il fallait faire attention sous peine de lui briser le cœur. Quand elle pensait que je ne la regardais pas, elle me lançait par en dessous des regards un peu méfiants, un peu dédaigneux. Et – j’en étais persuadée – elle s’ennuyait dès que nous nous retrouvions à deux.

– Pourquoi sommes-nous toujours toutes les deux ?

– Tu trouves que nous ne sommes pas heureuses toutes les deux ?

– Si. Mais pourquoi n’ai-je pas de père pour dîner de temps en temps avec lui ?

Voilà ce qu’elle a fini par me demander, cette innocente, un de ces longs week-ends où nous traînions côte à côte, désœuvrées, dans l’appartement.

– Quelle question ! Mais parce que c’est comme ça : il n’y a pas d’homme dans nos familles. Qu’est-ce que nous ferions d’un père, tu veux bien me le dire ?

– Eh bien, il pourrait nous emmener au cinéma. Et puis après au restaurant. Par exemple.

– Eh bien, s’il ne te faut que ça pour être heureuse, je t’y emmène, moi, au cinéma et au restaurant. Prends ton manteau, on y va.

– D’accord, a fait Verte.

Elle n’a pas dit « chic ! ». Elle n’a pas sauté de joie. Elle ne m’a pas remerciée. Elle s’est contentée d’attraper son anorak, sans quitter son fameux air lassé. Nous sommes allées voir Freddy, les griffes de la nuit.

C’était la première fois que cette chipie me réclamait son père. J’ai senti une légère inquiétude me pincer le cœur. D’abord les garçons de la classe, ensuite un père. Qu’est-ce qui lui prenait ?

Pour toutes ces raisons, j’étais assez contente qu’Anastabotte l’embarque un jour par semaine. Au moins, tant qu’elle serait avec sa grand-mère, ma fille cesserait de me promener son air sinistre sous le nez.

3

– Toute la classe sait que Soufi est amoureux de moi. Quand je pense à cette pauvre Ségolène ! Elle l’aime à la folie. Il faudrait peut-être que je lui dise qu’elle perd son temps. Qu’est-ce que tu en penses ?

Une fois n’est pas coutume, Verte avait l’air de charmante humeur en revenant de l’école. Elle bavardait sans interruption, assise à la table de la cuisine, et je l’écoutais d’une oreille en préparant un magnifique brouet brun destiné à empoisonner le chien de nos voisins, un animal de cauchemar qui ne cessait de pisser contre la porte de l’immeuble. Un peu de brouet brun sur la porte et je ne donnais pas cher de sa peau : après quelques jours de pelade et de douleurs diverses, la brave bête rendrait son âme au diable et la question serait réglée. Et si les voisins se plaignaient, je les passerais au brouet, eux aussi. Ils commençaient à me chauffer, tous, avec leurs horribles animaux. Est-ce que j’emmène mes mygales pisser devant chez eux ?

– Soufi est vraiment bizarre, poursuivait Verte en levant les yeux au plafond. Il n’arrête pas de me regarder en disant que je ressemble à quelqu’un qu’il connaît mais il ne sait pas qui. Aujourd’hui, à la récréation, il a même demandé au surveillant si je ne lui rappelais pas quelqu’un.

En dépit de son ton désapprobateur, Verte semblait enchantée de l’intérêt que lui manifestait ce gamin. Pauvre fille, il était temps que je lui remette les idées en place.

– Tu sais sûrement que ce garçon cherche à se rendre intéressant, n’est-ce pas ? Imaginer des ressemblances : c’est un très vieux truc inventé par les hommes pour faire les malins et lier connaissance. Ne sois pas stupide. Ignore-le, c’est tout ce qu’il mérite.

– Mais je ne m’occupe pas du tout de lui, ni de ses blagues idiotes, a répondu Verte. Vraiment, je me fiche pas mal de ce qu’il pense, de ce qu’il dit et de ce qu’il peut bien faire. Quel imbécile quand j’y pense.

Elle avait l’air beaucoup moins joyeuse tout à coup. Le visage contrarié, du bout de la cuillère, elle chipotait dans son bol de céréales.

– À propos, ai-je repris hors de propos, Anastabotte va venir te chercher mercredi matin.

– Très bien, a fait Verte en levant le nez de son goûter. Pour quoi faire ?

– Pour te garder. À partir de cette semaine, tu passeras le mercredi chez ta grand-mère. Tu seras sûrement plus heureuse avec elle qu’avec moi. Elle t’apprendra les premiers rudiments du métier et moi, de mon côté, j’aurai le temps de travailler.

– D’accord, a fait Verte. Mais surveille ta soupe, elle va déborder.

– Ce n’est pas une soupe, ignorante ! Je te le répète pour la centième fois : c’est un brouet empoisonné. Tu ne fais vraiment aucun effort pour écouter ce que je dis. Tu me fatigues, à la fin. Va faire tes devoirs dans ta chambre, je t’ai assez vue.

Le mercredi matin, Verte s’est levée bien avant moi. Je l’ai entendue trottiner autour de ma chambre. Cette activité matinale me donnait la migraine. Je me suis enfouie sous la couette, le nez sur le matelas, l’oreiller collé sur la tête, rabattu de part et d’autre des oreilles. Mais je l’entendais toujours chantonner : « Je sens mon cœur qui bat qui bat, je ne sais pas pourquoi. » J’ai jeté un coup d’œil au réveil. Il était sept heures et la rengaine de Verte me résonnait dans le crâne comme une volée de cloches. Je déteste les matins.

Quand Anastabotte a sonné, à huit heures et demie, Verte a bondi sur la porte. Il fallait que je me décide à sortir du lit. Je me suis enroulée dans ma grande robe de chambre noire et je les ai rejointes à la cuisine.

À ma grande surprise, ma mère semblait enchantée de m’enlever ma fille. Comme si la perspective de se balader du matin au soir avec une gamine dans les pattes avait quelque chose de réjouissant. Elle s’était vêtue en conséquence et Verte l’observait d’un œil médusé.

– Mais enfin Anastabotte, ai-je demandé, tu peux me dire d’où tu sors cet accoutrement ?

Ma mère avait exhumé de son armoire un vieux costume qui datait sans doute de sa jeunesse. Ou peut-être de la jeunesse de sa propre mère. Elle s’était emmitouflée dans un ensemble de velours rouge sombre, longue jupe à godets lui fouettant les mollets et chasuble ample, retenue à la taille par une large ceinture en peau de serpent.

Elle était terriblement maquillée, les yeux à moitié dissimulés sous une couche de fard vert, la bouche si rouge qu’elle en paraissait couverte de sang. Quand elle souriait, ses dents jaunes brillaient d’un étrange ivoire dans son visage blanc. Elle avait enserré ses cheveux gris dans un filet parsemé de minuscules perles noires. Elle estimait sûrement qu’elle ressemblait à une sorcière, mais croyez-moi, elle ressemblait d’abord à une folle. Ce qui n’avait pas l’air de gênerVerte. Pas du tout. Elle couvait sa grand-mère d’un regard admiratif.

– C’est vraiment joli, tu ne trouves pas, Maman ?

– Hmm, tu trouves ? ai-je fait en m’effondrant sur ma chaise devant une tasse de café.

J’avais beau être consternée par l’allure de ma mère, je pouvais me réjouir d’une chose : si Anastabotte avait ressorti du placard ses vieilles frusques de professionnelle, c’est qu’elle était décidée à parler boutique avec Verte. Elle allait sans doute essayer de voir ce que ma fille avait dans la tête. Elle allait peut-être même lui donner ses premières leçons.

Et ma petite Verte cesserait de s’intéresser aux morveux de sa classe, elle renoncerait à me poser des questions sur son père. Elle deviendrait enfin la bonne petite sorcière que j’espérais de tous mes vœux. On a le doit de rêver…

Elles ont filé vers neuf heures. Ma mère dans un envol de velours pourpre et de perles noires, ma fille plus sagement vêtue de coton bleu marine et les cheveux si bien peignés qu’on aurait pu planter des graines dans les raies dessinées par le peigne. J’ai fermé la porte de la cuisine, baissé le feu sous le brouet brun, et je me suis plongée dans L’Art d’accommoder les insectes rampants, un excellent ouvrage de cuisine que je recommande aux ménagères sans le sou.

4

Au soir de ce premier mercredi, quand elle est revenue de chez Anastabotte, Verte semblait très énervée. Échevelée, les joues rouges, elle s’est installée à la table de la cuisine. Je me suis assise à côté d’elle et j’ai attendu, espérant qu’elle me raconte, comme elle le faisait d’habitude, quelque chose de sa journée.

J’ai eu beau attendre, rien n’est venu. Pendant de longues minutes, elle n’a pas desserré les dents. Elle regardait droit devant elle, l’air de réfléchir profondément.

– Alors, ma petiteVerte, ai-je commencé d’une voix bourrée de patience. Bonne journée ?

– Ouais, a répondu Verte.

– Anastabotte a été gentille ?

Un deuxième « ouais » est venu trouer le silence. Puis plus rien. Plus rien jusqu’à ce qu’elle me lance :

– J’aurais bien aimé ne jamais grandir et ne jamais devenir sorcière.

Aïe, aïe, si c’était le résultat de sa première leçon chez Anastabotte, il fallait arrêter les frais le plus vite possible.

– Mais Mamie prétend que je n’ai pas le choix.

Ah, quand même ! Anastabotte ne lui avait pas raconté totalement n’importe quoi.

– Anastabotte m’a expliqué vos histoires. Excuse-moi, mais je les trouve un peu dégoûtantes. Si c’était possible, je préférerais rester simplement une jeune fille. Tant pis pour les pouvoirs magiques.

– Eh bien non. Ce n’est pas possible. Sorcière tu es née, sorcière tu dois devenir.

Verte a baissé la tête et ses yeux se sont emplis de larmes.

– Mais alors, ma vie est fichue. Je serai forcée de faire un tas de choses ridicules et écœurantes. Je serai toujours différente des autres filles. Et je ne pourrai sûrement jamais me marier.

– Pourquoi tu ne te marierais pas, si ça te tient tellement à cœur ? Marie-toi tant que tu voudras. Tu te rendras bien compte toi-même qu’une sorcière n’a pas grand-chose à faire d’un mari.

– Tu vois, c’est ce que je disais ! Je serai obligée de te ressembler. Oh, ce n’est vraiment pas juste.

Elle s’est levée de table en repoussant brutalement sa chaise et elle s’est dirigée vers la porte de la cuisine qu’elle a claquée derrière elle.

En temps normal, j’aurais été vexée. Je me serais levée derrière elle, je lui aurais couru après, et je lui aurais flanqué la gifle qu’elle méritait. Mais ce qui s’est passé à ce moment était tellement renversant que je suis restée clouée sur ma chaise.

Tandis que, sans se rendre compte de rien, ma fille claquait la porte à toute volée, la vaisselle entassée sur la table et sur le séchoir de l’évier s’est levée derrière elle. En un éclair, bols, verres et assiettes ont traversé l’espace de la cuisine. L’escadrille de verre et de porcelaine a foncé en rangs serrés sur la porte fermée, et là elle s’est fracassée.

Cette sale gosse venait de me briser pour cinq cents francs de vaisselle, au moins. Sans compter que j’allais devoir ramasser les éclats dispersés par terre. J’aurais pu me désoler, me lamenter. Mais je riais, je gloussais d’aise dans ma cuisine, me frottant les mains dans mon tablier, contemplant le désastre avec des hoquets de joie.

Sans qu’elle s’en soit aperçue, ma fille venait de faire son premier pas en sorcellerie. Un premier pas mais un pas conséquent. C’était la puissance de son sale caractère qui avait déchaîné la révolution chez les bols et les assiettes. À partir de cet instant, ses humeurs pouvaient bouleverser le monde. Et si ce n’était pas la signature d’un pouvoir surnaturel, je voulais bien me faire fée des bois.

J’ai rappelé ma fille chérie avec une voix de miel.

– Eh, Verte, viens voir par ici !

– Quoi encore ?

Verte est sortie de sa chambre en traînant les pieds. Elle a poussé la porte de la cuisine qui a raclé le sol avec un grand bruit de porcelaine explosée. Devant le carnage, elle a haussé les sourcils et m’a lancé d’un ton acide :

– Mais enfin, tu es cinglée ? C’est toi qui as tout cassé ?

Je n’ai pas résisté. Mon cœur de mère a pris le dessus : j’ai attrapé ma petite Verte dans mes bras et je l’ai pressée vigoureusement contre moi.

– Non, ma chérie, c’est toi ! Et je te félicite…

– Moi ? Mais tu es dingue ! Je n’ai touché à rien ! Qu’est-ce que c’est encore que cette manigance ?

Verte criait, je ricanais et les voisins du dessous ont tapé à toute force avec leur balai dans les tuyauteries. S’ils n’aimaient pas le bruit, ils n’avaient qu’à changer d’appartement, ces demeurés. J’ai pensé une seconde à leur envoyer une colonie d’esprits frappeurs, mais j’avais autre chose à faire sur le moment.

– Verte, si la vaisselle t’a suivie, c’est que tu es enfin devenue sorcière… Tu possèdes un pouvoir sur les choses. À partir de maintenant, elles peuvent t’obéir. Tu n’as qu’à commander.

Verte a tapé du pied, indignée.

– Mais enfin, les choses sont très bien là où elles sont. Elles n’ont qu’à rester tranquilles. Je ne leur ai rien demandé !

– Pas besoin de leur demander, ma chérie. Elles peuvent comprendre toutes seules. Tu étais tellement furieuse qu’elles ont dû le sentir. Réfléchis bien : tout à l’heure, au fond de toi, tu as peut-être souhaité très fort tout casser dans la cuisine…

– Oui…

Verte a procédé à un rapide examen de conscience.

– Mais je l’ai juste pensé, je ne l’ai pas commandé.

– Aucune importance ! Le fluide est passé et tu as tout cassé.

– Ah mince, a fait Verte. Qu’est-ce que je peux faire pour que ça s’arrête, ce sale pouvoir sur les choses ?

– Rien, mon petit scarabée, je te l’ai déjà dit. Pour éviter les ennuis, il faut que tu apprennes à te servir de tes pouvoirs, à les utiliser uniquement quand tu en auras envie.

Verte a semblé réfléchir, les yeux dans le vague.

– Et je pourrai avoir tout ce que je veux ?

– Pas si vite ! Si tu lui demandes n’importe quoi, ton pouvoir se retournera contre toi. Il faut savoir se modérer. Anastabotte t’apprendra comment t’en sortir.

– Tu parles d’un amusement, a dit Verte en me tournant le dos. C’est un enquiquinement de plus, voilà ce que c’est. Quel malheur d’être née dans une famille de sorcières ! Quelle injustice !

Elle repartait vers sa chambre quand elle a poussé un profond soupir. Les fenêtres de la cuisine se sont brutalement ouvertes. Un grand vent froid est entré dans la pièce, tandis que les rideaux claquaient tant qu’ils pouvaient.

– Ça suffit, ce cirque ! a-t-elle crié en se retournant vers les fenêtres avec fureur.

Le vent est retombé tout d’un coup, j’ai fermé les fenêtres et Verte est allée se boucler dans sa chambre. Les voisins ont à nouveau cogné contre les tuyauteries et j’ai cherché à me souvenir comment on évoque les esprits frappeurs.

5

Cette nuit-là, j’ai longtemps cherché le sommeil. Je me retournais dans mon lit tandis que, dans mon esprit fatigué, passaient et repassaient les images des années passées à élever Verte. J’ai beau avoir du courage et du caractère, il n’est pas facile tous les jours d’être seule. J’avais souvent envié, malgré moi, les mères communes au regard satisfait, à la démarche lourde, qui avancent dans la vie entourées de mioches et aidées d’un mari. Moi aussi, j’aurais bien aimé, de temps en temps, me reposer sur une présence familière et partager avec elle les soucis et les plaisirs du quotidien. Mais le sort en avait décidé autrement. Heureusement que les progrès de ma grande fille venaient maintenant me payer de mes peines. Tous mes efforts n’avaient pas été vains.

Le matin, Verte a fait mine d’avoir oublié les événements de la veille. Elle évitait soigneusement de me parler, me jetant par moments des regards rageurs et méfiants. Elle est enfin partie pour l’école, le cartable bien accroché dans le dos, un sourire de soulagement dans les yeux.

Elle n’avait pas sitôt quitté l’appartement que j’ai décroché le téléphone pour appeler ma mère. J’espérais que nous pourrions nous réjouir ensemble – ce qui ne nous arrive pas si souvent –, mais elle n’a pas eu l’air aussi ravie que moi des progrès de son élève.

– Anastabotte, ai-je crié pleine de fierté, Verte est enfin devenue sorcière !

– Déjà ! a-t-elle marmonné. Elle est bien jeune. Nous aurions pu attendre quelques mois, peut-être même quelques années, avant de passer aux travaux pratiques.

– Verte n’est pas une demeurée, ai-je remarqué. C’est une enfant dégourdie et plutôt en avance sur son âge.

– Méfie-toi qu’elle ne soit pas un peu trop en avance, m’a répondu ma mère d’un ton menaçant.

J’ai haussé les épaules. Parce qu’elle m’avait élevée, ma mère croyait sans doute qu’elle était spécialiste universelle. Quelle prétention. Et quel triste caractère, mesquin, pessimiste, râleur. Une vraie rabat-joie.

– Quoi que tu en penses, il faut que tu t’occupes de ta petite-fille, ai-je dit. Dès mercredi prochain, tu lui donneras des exercices. Il est plus que temps de l’entraîner.

– Oui, oui, a grogné ma mère. On verra ce qu’on peut faire… Je lui demanderai, elle aura sûrement des idées.

– Verte ? Des idées ?

– Ta fille n’est pas aussi sotte que tu sembles le croire, a remarqué Anastabotte. Fais-lui un peu confiance, et fais-moi confiance aussi. Tout se passera bien, tu verras.

– Tu pourrais au moins faire semblant d’être contente. Pour une fois que je suis de bonne humeur le matin…

Là-dessus, Anastabotte s’est remise à invoquer Dieu, la nature et autres fariboles exaspérantes. Pour en finir, je lui ai raccroché au nez, une fois de plus. J’aurais mieux fait de discuter un peu plus longtemps avec elle.

Un peu de patience m’aurait évité quelques émotions mémorables. Mais on ne peut pas tout prévoir. Il a suffi de quelques jours pour que ma mère et ma fille s’allient pour me chambouler la vie. Je ne dis pas que je me plains… Mais quand j’y repense, je sens la moutarde qui me monte au nez. Parce que au bout du compte elles m’ont roulée dans la farine, toutes les deux. Moi qui ne cherchais rien d’autre que le bonheur de ma fille et l’appui de ma mère…